La prison

Natif de Constantine intra-muros, il avait vingt et un ans en 1939 lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata.

À cette époque, les jeunes Algériens de son âge étaient enrôlés dans les rangs de l’armée française. Lui y échappa, rattrapé par la tuberculose.

Quelle prouesse, en ces temps-là, que de décrocher un poste d’agent auxiliaire à la mairie de Constantine ! Et quelle étrange « chance » aussi que d’attraper la tuberculose au moment même où le gouvernement de Vichy incorporait à la hâte les Algériens en âge de combattre.

Cette période de 1939 à 1945 allait cependant raffermir ses convictions anticolonialistes et son engagement en faveur de l’indépendance. À l’instar de nombreux militants de sa génération, le 8 mai 1945 fut pour lui une étincelle.

Bien avant le soulèvement populaire de mai 1945, auquel le Parti du peuple algérien (P.P.A.) allait prendre part, il s’était engagé, à sa mesure, dans la lutte contre l’analphabétisme, fléau dont le système colonial avait largement contribué à entretenir la persistance.

Il apportait tant bien que mal une aide financière à l’association Es-Salam et s’y investissait également comme enseignant bénévole. C’est au sein de cette association que des cours étaient dispensés aux adultes, dans une volonté certes modeste, mais déterminée, de combattre l’ignorance et de favoriser l’émancipation des Algériens en vue d’une reconquête d’un peuple noyé dans l’indigénat.

Constantine en ébullition

L’engagement politique de Mohamed Chérif ne surgit pas de nulle part. Il est le produit d’une époque où plusieurs sensibilités politiques se côtoyaient, se rapprochaient parfois et s’opposaient à d’autres moments, toutes confrontées, à des degrés différents, au système colonial.

Mon père ne pouvait mieux tomber, pour se forger une conscience et un engagement nationalistes, que dans cette ville de Constantine, au moment où elle connaissait un bouillonnement politique et culturel sans doute sans équivalent dans l’Algérie de l’entre-deux-guerres, de 1918 à 1939.

Aux idées réformistes du docteur Mohamed Salah Bendjelloul, qui réclamait notamment l’égalité des droits pour les Algériens, s’ajoutaient d’autres courants de pensée. Ceux de l’Association des Oulémas musulmans algériens, autour du cheikh Abdelhamid Ben Badis, ou encore ceux du P.P.A., ne poursuivaient pas toujours les mêmes objectifs et pouvaient même, sur certains points, diverger profondément.

C’est dans cette diversité d’idées, parfois complémentaires, parfois opposées, que mon père allait peu à peu forger ses propres convictions .

Le début du militantisme.

La dissolution par la France du Parti du peuple algérien (P.P.A.), en 1939, auquel mon père appartenait, mit à rude épreuve les militants constantinois. Privés de leur cadre politique et désormais contraints à la clandestinité, ceux-ci durent trouver un moyen de continuer à se réunir et à faire vivre leurs convictions sans s’exposer ouvertement à la répression.

Ils choisirent alors de rejoindre officiellement le Parti des amis du manifeste et de la liberté (A.M.L.), dont l’existence était légale, tout en continuant, sous le couvert de cette formation, à militer clandestinement pour le P.P.A. Cette double appartenance leur permettait ainsi de maintenir entre eux les liens militants et de poursuivre la diffusion des idées indépendantistes, tout en donnant à leurs réunions une apparence légale.

Car manifester ouvertement au nom d’un parti dissous, qui plus est porteur d’une revendication aussi radicale que l’indépendance de l’Algérie, revenait à se placer délibérément hors la loi et à s’exposer aux sanctions les plus sévères.

Le danger était tel que certains militants arrêtés et incarcérés préférèrent, malgré les interrogatoires et la torture, ne pas révéler leur appartenance au P.P.A. Ils savaient qu’un aveu pouvait non seulement entraîner de lourdes condamnations, mais aussi les exposer à des violences extrêmes, voire à être exécutés sans jugement.

Emprisonnement à la Coudiat de Constantine

Association Es-Salam

 » Durant la période coloniale, pour contrer la politique d’assimilation et préserver l’identité algérienne, de nombreux réseaux d’écoles privées arabophones appelées « écoles libres » (Al-Madaris al-Hurra) ont été créés. À Constantine, l’école libre Essalam (Madrassat Essalam) s’est imposée comme une véritable institution d’enseignement.Le contexte de 1940 : L’année 1940 est marquée par la mort du cheikh Abdelhamid Ben Badis à Constantine. Figure de proue du réformisme et fondateur de l’Association des oulémas musulmans algériens, sa disparition a poussé les structures éducatives locales (dont les écoles affiliées ou inspirées par ce mouvement, comme Essalam) à se réorganiser pour poursuivre l’enseignement de la langue arabe, de la culture et des préceptes religieux face aux restrictions coloniales accrues au début de la Seconde Guerre mondiale. Cette école a formé une grande partie de la future élite intellectuelle et politique  » .

Le mouvement réformiste des Oulémas, à la tête duquel se trouvait le cheikh Abdelhamid Ibn Badis, dont le rayonnement s’étendait alors à travers toute l’Algérie, allait-il laisser Mohamed Chérif en marge de cette dynamique, lui qui avait reçu une large part de sa formation dans la langue et la culture françaises ? Pas du tout.

Conscient que l’indigence à laquelle le peuple algérien était soumis par le système colonial se trouvait sournoisement entretenue par la précarité du savoir et l’analphabétisme, Mohamed Chérif comprit que la lutte devait également se mener sur le terrain de l’éducation.

C’est ainsi qu’il rejoignit l’association Essalam, où il s’engagea activement dans l’enseignement. Il y dispensait notamment des cours de français aux adultes, tout en mettant bénévolement son temps et ses compétences au service de l’association, aussi bien sur le plan financier que dans sa gestion.

Par cet engagement, à son échelle , Mohamed Chérif , travaillait pour la reconquête de l’Algérie en semant la graine d’Ibn Badis : la conscience de soi.

Témoignage

Mohamed Chérif gardait en lui la mémoire des grandes dates qui avaient jalonné le combat pour l’indépendance de l’Algérie. Il coucha un jour sur le papier les souvenirs qu’il avait conservés de sa participation, à Constantine, aux manifestations du 8 mai 1945, puis les confia à un ami qui travaillait au sein de la revue Révolution Africaine.

8 Mai 1945 à Constantine
 La radio, la télévision, la presse ne font que parler de la commémoration des “ événements ” du 8 Mai 1945.
1945-1988 : 43 ans déjà !
  ( revue africaine  n°1263 du 13 mai 1988)
 
  De mémoire, début Avril 1945, nous reçûmes à Constantine un délégué d’Alger : un membre du Comité central du Parti du peuple algérien qui nous a été présenté sous le nom de “ Si Saïd ”.
 
  Un dîner fut organisé chez moi parce que je résidais dans la ville arabe et habitais seul. Les convives tous membres du P.P.A étaient environ une vingtaine. A ma mère qui ignorait totalement mes activités politiques j’ai dit : “Ce sont des amis qui viennent des environs ”. Le menu : une chorba, un plat de couscous avec viande et légumes ; on servit ensuite du bon café agrémenté d’eau de fleurs d’orangers et des dattes. C’est à ce moment là qu’on entama l’ordre du jour. Ce fut d’abord la présentation du frère Si Saïd aux assistants. Ensuite, ce jeune frère, âgé de moins de trente ans nous fit un brillant exposé sur l’activité du Parti, les préoccupations de l’heure et les mesures à prendre en vue de faire face dans les prochaines semaines, à la célébration de la victoire des Alliés;   répartition des tâches, sensibilisation de la population, sabotage dans les casernes, détection des lieu de dépôts d’armes et de munitions de guerre, appel à la rébellion des nouvelles recrues qui doivent rejoindre le maquis.
 
         Puis ce furent les questions émanant de quelques responsables auxquelles Si Saïd répondit avec aisance et clarté. Deux membres du parti furent très appréciés : ils travaillaient tous deux à titre civil dans la caserne de Constantine, ce sont Aouati Brahim et Benouattaf Abdelmadjid. L’un se chargera de nous apporter les registres des nouvelles recrues et l’autre devait nous fournir avec exactitude l’emplacement des dépôts d’armes et de munitions de guerre. Il fallait se préparer  au déclenchement de la lutte armée dés la proclamation  de l’armistice ; c’était du mois les directives que nous avions reçues en ce moment là. Plus de précisions devaient nous parvenir au moment opportun
 
  A la veille du 8 Mai, une circulaire qui nous est parvenue parlait seulement d’une manifestation pacifique ; il fallait laisser à la mosquée même les cannes, les bâtons, les gourdins etc. D’autres part, sortir le drapeau algérien encadré de ceux de l’Amérique, l’U.R.S.S, l’Angleterre et de la France. Par ailleurs, des banderoles devaient porter par exemple : vive l’Algérie libre et indépendante, libérez Messali, à bas le colonialisme etc. Nous  mîmes à l’œuvre le 7 Mai : deux tendances devaient s’affronter : celles des militants PPA qui voulaient appliquer à la lettre les instructions de Comité central surtout pour le port du drapeau et celle des militants AML (Parti du manifeste) qui cherchaient une position intermédiaire. Le préfet de Constantine Lestrad Carbonel, sollicité, pour nous autoriser à manifester avait à deux reprises refusé l’autorisation de défiler. Il fut, en fin de compte, décidé de défiler malgré l’interdiction de la préfecture.
 
 Tout fut fin prêt le 7 Mai au soir. Un plan de la manifestation fut préparé et suivi à la lettre : les militants de base aidés des cadres n’eurent pas de peine à le suivre.
 Les manifestants se rassemblèrent à quinze heures précises, pont Sidi-Rached. C’est de là que démarra le défilé avec banderoles et mots d’ordre. Les manifestants se rassemblèrent en un laps de temps par centaines ; ils étaient encadrés par les militants du Parti nationaliste.
 
 Le défilé démarre, il est presque à la hauteur de l’hôtel Cirta où se trouve la représentation américaine. Des policiers de la PRG interviennent pour faire stopper la manifestation : “ Nous sommes en règle ” dit l’un des dirigeants, “ nous avons l’autorisation de la préfecture ”. “ Alors, montrez-nous la ”.
 
   “ Elle est chez ‘‘X’’ qui se trouve au bout du défilé … ”. Pendant ce temps, les manifestants avancent. Je m’aperçois de la présence d’un officier américain adossé au pont ; il me fit une réflexion pertinente : “ … tenue anglaise, ravitaillement américain, soldats algériens France crie victoire ! ”.
 
   “ C’était là, pour nous, notre victoire. Au moment où les policiers s’aperçurent qu’ils avaient été joues, notre objectif était atteint : la manifestation avait été filmée. Peu après, des soldats noirs apparurent, conduisant des tanks. Les manifestants restèrent imperturbables, attendant l’ordre de leurs responsables. L’objectif étant atteint, les manifestants furent invités à regagner la ville arabe par les deux extrémités du pont Sidi-Rached, noyés dans les ruelles de la ville.
 
  La manifestation terminée, arrestations et perquisitions commencèrent. Smaïl Chaâlal, peintre en bâtiments, archiviste du PPA est l’un des premiers à avoir reçu en son immeuble la visite de la PRG. Il dispose d’une chambre unique qui donne, par la fenêtre, sur l’Oued Rhummel. On frappe plusieurs fois à la porte verrouillée : “ Police ouvrez ! ”. Au lieu d’ouvrir la porte, Smaïl Chaâlal ouvre la fenêtre et saute dans le vide. Les policiers repartirent bredouilles, un crime sur la conscience.
 
  Selon les instructions reçues, en cas d’arrestation, nous devions reconnaître notre appartenance aux Amis du Manifeste et de la Liberté et nier toute liaison avec le Parti du peuple algérien (Parti Nationaliste, Révolutionnaire Clandestin). C’est ce que fit la grande majorité d’entre nous malgré les intimidations, les menaces, le chantage, la torture … Certains avaient été tellement mutilés que le médecin de la prison civile de Constantine refusa de prendre sous sa responsabilité de les soigner. Aux tortures, Benouattaf Abdelkrim ripostait par toutes sortes d’injures : “ assassins, salops , nazis, criminels … ” Pour le punir encore plus, la Direction de la prison décida de le mettre avec les détenus de droit commun. Stimulés, endoctrinés par Benouattaf, ces détenus devinrent des nationalistes révolutionnaires.
 
Quand nous terminions de chanter haut un hymne national, ils le reprenaient à leur tour. Quand la Direction de la prison s’en aperçut, c’était trop tard. Benouattaf fut privé de ses nouveaux compagnons et vint nous rejoindre à la Division politique.
 
  C’était là, les signes précurseurs de la Grande Révolution du 1er Novembre 1954.
 
         Med- Chérif
MOSTEGHANEMI