Le basculement

Toutes les vies humaines des Algériens  basculèrent suite aux massacres perpétrés par l’armée Française lors du soulèvement populaire du 08 mai 1945. Il germa de l’hécatombe un feu intérieur en chaque Algérien que le colonialisme n’a jamais pu éteindre.

Le 8 mai 1945 restera inscrit dans les annales de l’Histoire comme l’une des dates majeures de l’humanité. Il marque la fin, en Europe, de l’une des guerres les plus meurtrières que le monde ait connues. Une date synonyme de victoire et de liberté retrouvée pour une grande partie de l’Occident, mais qui allait prendre, en Algérie, une signification tragiquement paradoxale.

À Paris, on célébrait la victoire sur le nazisme et le retour de la liberté. En Algérie, le même jour, la répression s’abattait sur un peuple qui, lui aussi, réclamait sa liberté et son droit à disposer de son propre destin.

À Sétif, puis à Guelma et dans d’autres régions de l’Est algérien, des manifestations furent durement réprimées. Des villages furent bombardés et mitraillés, des populations civiles furent exécutées et de nombreuses personnes arrêtées. La répression prit également la forme d’une traque systématique des militants nationalistes algériens.

Le 8 mai 1945 constitua un tournant dans l’histoire du mouvement national algérien. Pour de nombreux nationalistes, les événements de Sétif, Guelma et Kherrata démontrèrent que l’espoir d’une évolution pacifique des relations entre le pouvoir colonial et le peuple algérien s’était profondément brisé. Une conviction nouvelle allait progressivement s’imposer : l’indépendance ne pourrait être obtenue sans une lutte de libération.

Mon père, Mosteghanemi Mohamed Chérif, garda toute sa vie les stigmates de la répression qui suivit ce soulèvement populaire. Il fut emprisonné, comme le furent également plusieurs militants et membres du Parti du peuple algérien (PPA).

C’est aussi pour préserver la mémoire de cette génération, de ses souffrances, de ses espoirs et de ses combats, que ce site lui est dédié.

Un père, une vie, une mémoire

Ce fut une chance pour nous, ses enfants, d’avoir eu pour père Mohamed Chérif, un être haut en couleur, affable et chaleureux, qui pourtant parlait peu de lui-même.

Il lui arrivait néanmoins de se livrer, en français, à ceux qui le côtoyaient, lorsque le souvenir de trois événements majeurs faisait irruption dans une conversation : le 8 mai 1945 et les bouleversements politiques et militaires qui s’ensuivirent ; son exil forcé en Tunisie ; et, enfin, les soubresauts politiques de l’Algérie post-indépendance.

Nous n’étions sans doute pas assez curieux pour inciter notre père à nous parler davantage de son parcours de militant nationaliste ou de sa vie professionnelle. Peut-être craignions-nous, inconsciemment, de faire ressurgir en lui des vagues de souvenirs susceptibles de le submerger, mêlant les moments heureux aux blessures du passé, souvent accompagnés de longs soupirs.

D’autant qu’il ne s’était jamais totalement remis des troubles psychiques consécutifs à un épuisement professionnel — ce que l’on désigne aujourd’hui sous le terme de burn-out — qui l’avait atteint dès la fin de l’année 1965.

Aussi singulière soit-elle, cette vie est aussi celle d’une Algérie qui a fait naître des millions d’espoirs, de destins et d’itinéraires de lutte.

Son roman, « أصبحتَ أنت », en retrace l’un des fragments : à travers le parcours d’un militant, il restitue une part de cette mémoire collective, celle d’hommes et de femmes dont les vies, souvent silencieuses, ont contribué à écrire l’histoire de leur pays.


Nous étions au cours de la première semaine du mois de juillet 1987. L’Algérie s’apprêtait alors à célébrer le 25ᵉ anniversaire de son indépendance. Pour l’hebdomadaire, il fallait une photographie qui puisse témoigner du passage de témoin entre la génération de ceux qui avaient vécu et survécu au colonialisme, et celle d’une jeunesse qui bénéficiait désormais des fruits de la liberté.

C’est ainsi que cette photographie vit le jour. Elle fit la une du journal. On y voit mon père, assis tout près de la statue de l’Émir Abdelkader et du mythique café Milk Bar, discutant avec deux jeunes instituteurs du quartier.

Je sortais du travail, qui se trouvait à la fois à deux pas de chez moi et à deux pas du Palais du Gouvernement, lorsqu’en ce mois de juillet, l’épicier du quartier, Boualem, accourut vers moi dès qu’il m’aperçut.

Il me lança :« Tiens, regarde ! Ton père est sur le journal ! »

En ouvrant la fenêtre de la chambre à coucher qui tendait sur le balcon , il avait devant les yeux à sa droite ce magnifique panorama de la baie d’Alger, à sa gauche le Palais du gouvernement .

Un échantillon vocal, une bribe de l’un des poèmes de mon père, miraculeusement préservée parmi les nombreux enregistrements réalisés par mon défunt frère, Yassine.

Écrit à la fin des années 1980, ce poème est un témoignage empreint d’émotion et de mémoire. Mon père y évoque le souvenir de ses camarades résistants qui avaient perdu la vie lors des événements qui suivirent le soulèvement populaire du 8 Mai 1945.